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25avr/111

Le phénomène du Bloc

Le Bloc est une création politique tout à fait originale et sans modèle, une innovation parlementaire dont on mesure cependant assez mal la singulière utilité, surtout depuis un an ou deux.

Le Bloc est un facteur d’opposition absolument libre, libre de toute attache suspecte et de toute ambition grâce à sa position très particulière dans la politique. Il est entré comme par effraction au Parlement, un parlement conformiste et aliéné aux intérêts d’argent par les libéraux et les conservateurs.

Le Bloc et aussi le NPD troublent et déstabilisent une vie parlementaire plus ou moins confisquée par les deux gros partis. Ils forment une opposition véritable, la seule qui échappe à l’alternance trompeuse des partis dominants.

Le Bloc est indépendant par son origine purement québécoise et surtout par le fait qu’il ne peut aspirer au pouvoir. Il est libre de penser la politique sans rien devoir à personne sans avoir à ménager des bailleurs de fonds du monde des affaires. Il est une force d’opposition précieuse et sans autre préoccupation que celle d’avoir à défendre le Québec et le bien commun. Il prévient le détournement de l’opposition. Il n’est sans doute pas toujours à la hauteur, par exemple sur la question de l’Afghanistan, où sa faiblesse a déçu. Mais enfin, n’ayant pas d’ambition et au surplus n’ayant pas à se laisser tenter par les combines si fréquentes dans la politique ordinaire, il n’a rien d’autre à faire que de prendre fait et cause pour des politiques conformes à ses principes et à sa mission particulière. C’est ce qui le préserve plus que tout autre parti.

Il peut à volonté déranger les calculs des conservateurs et des libéraux par son poids électoral et par son franc parler. Il n’attend rien du pouvoir, aucune récompense, aucun profit. Par sa situation même, par son rôle, il est largement prémuni contre les dérapages. À cause d’une conjoncture historique très spéciale, voilà donc la démocratie pourvue d’un instrument qui n’existe probablement nulle part ailleurs. C’est comme si la démocratie avait enfin trouvé le moyen d’opposer au pouvoir, institutionnellement, un contrepoids dont ce serait l’exclusive raison d’être.

C’est très spécial, tout comme les circonstances uniques qui ont amené cette nouveauté. Et l’on se déferait de cet outil démocratique proprement incomparable pour des considérations quelconques comme celles que l’on invoque : par exemple que le Bloc devrait disparaître après un certain temps, son rôle, paraît-il, n’ayant plus lieu de se poursuivre dans une période de relative atonie comme celle de 2007… Il est très dangereux d’en arriver à des conclusions irréfléchies comme celle-là.

Il n’est pas compromis avec le pouvoir et ne peut l’être. Il représente le Québec et peut le défendre comme nul autre parti ne le ferait. L’action sur le front fédéral est son exclusif domaine. Les libéraux, les conservateurs [et les néo-démocrates], à l’égard du Québec, se trouvent toujours placés sur une pente qui les fait pencher vers le reste du Canada. Le Bloc est à l’épreuve d’un tel glissement. C’est pourquoi on veut absolument l’abattre.

On pourrait citer cent exemples de ces actions passées. Les plus voyantes furent celles qui avaient trait aux commandites et elles ont mis le parti libéral par terre, en tout cas au Québec. Le Bloc est une force redoutable et on ne le dit pas assez. Comme les commandites visaient le Québec, son attention s’est concentrée naturellement sur cette histoire. Le scandale a éclaté par suite de ses interventions insistantes et répétées. La pertinence de cette action s’est trouvée confirmée par la vérificatrice générale, qui finit par examiner l’affaire et par reconnaître le bien-fondé des critiques lancées contre le gouvernement. Seul un parti voué aux intérêts des québécois et entièrement libre pouvait, semble-t-il, réussir ce tour de force. Et voilà que nous pourrions nous passer de sa présence et de son action?

Le Bloc dérange. Il fausse le jeu bien orchestré par des partis traditionnels. C’est un corps étranger dans une machine aussi harmonieuse que trompeuse. Il n’est pas assimilable. On ne peut pas le transformer en allié du pouvoir, ni l’introduire dans le cercle complaisant de ceux qui gravitent autour de celui-ci. Dans l’histoire démocratique, il est parfaitement atypique.

Le Québec n’a pas de meilleur atout politique que ce parti qui un jour s’est introduit dans le parlementarisme canadien et a altéré la problématique des partis fédéralistes et du fédéralisme lui-même. L’adversaire est dans la place! On ne saurait le corrompre, car il n’attend pas de récompense, fût-ce même sous la forme d’un pouvoir partagé avec ceux qui dominent la scène mais qui à cause de lui ne la dominent pas totalement.

La formule du parti indépendant, son statut d’exception, une trouvaille, son confinement à l’opposition, s’opposent, par leur nature même, aux louvoiements politiciens.

Le Bloc, comme tous les groupements humains, est exposé aux influences délétères de l’intérêt purement individuel, mais dans son cas, il y a un cran d’arrêt : ses buts mêmes et sa drôle de situation sur l’échiquier politique interdisent au militant de se laisser séduire ailleurs, à moins qu’il ne décroche, s’en aille et renie carrément son passé. Comme Lapierre. Comme Garon par rapport au PQ. Ce n’est pas glorieux.

Le Bloc est un authentique produit de la démocratie, le plus direct qu’on puisse imaginer. La fonction d’opposition, inhérente au système démocratique, est assurée par lui d’une manière certes imprévue, et il est ainsi posté qu’il ne peut s’y soustraire. Le Bloc est un développement institutionnel inattendu. Il ne faut pas laisser se perdre cet avantage, qui inquiète toute la machine. Le Bloc occupe une position stratégique unique. Il serait insensé de délaisser un tel créneau, de brader un tel pouvoir.

 

Pierre Vadeboncoeur

Le Devoir, 18 octobre 2007

Les grands imbéciles, Lux Éditeur, 2008.

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  1. Inspirant n’est-ce pas?


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